Effets négatifs du progrès technique analysés
En 2023, l’OCDE a constaté que la productivité des pays membres a progressé plus vite que les salaires réels moyens. Cette dissociation alimente une augmentation des écarts de revenus, malgré une hausse globale de la richesse produite.
Les mastodontes du numérique annoncent des bénéfices qui pulvérisent les records, quand, à l’autre bout du spectre, des pans entiers de l’économie traditionnelle s’essoufflent et licencient. Les statistiques sur l’emploi dit « qualifié » révèlent une fracture qui s’élargit : le marché du travail se polarise, exposant une frange de plus en plus vulnérable de travailleurs, condamnés à naviguer sur une ligne de crête incertaine.
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Le progrès technique : moteur de croissance ou source de déséquilibres ?
Depuis la révolution thermo-industrielle, le progrès technique imprime sa marque sur l’économie mondiale. Il propulse la croissance économique, dope la productivité du travail et du capital, chamboule les sociétés. On doit à la théorie du résidu de Solow l’idée que l’innovation explique tout ce qui échappe à l’accumulation de capital et de main-d’œuvre. Mais la trajectoire n’a rien de rectiligne.
Chaque vague d’innovation s’accompagne de suppressions d’emplois à court terme. L’accélération provoquée par les NTIC en est l’illustration parfaite : le Big Data force les entreprises à muter, l’automatisation rebat les cartes de la chaîne de valeur. L’industrie recule, les services et la tech recrutent, mais pas dans les mêmes proportions ni pour les mêmes profils. Même la productivité globale des facteurs (PGF), censée mesurer ce progrès, laisse parfois les citoyens sur le bord de la route. L’augmentation du PIB ne garantit ni la réduction des inégalités, ni une amélioration du quotidien pour tous.
Voici quelques exemples concrets qui mettent en lumière ces contrastes à l’échelle européenne :
- La zone euro reste morcelée : l’Allemagne desserre l’étau de sa dette, la France traîne une dette publique difficilement soutenable, tandis que l’Italie et l’Espagne n’arrivent pas à retrouver le souffle de la croissance.
- Cette croissance molle trouve ses origines dans l’incapacité à encaisser les chocs de demande, ou dans la théorie d’une stagnation prolongée, chère à Larry Summers. L’excédent d’épargne et l’atonie de la demande privée brident l’investissement. Même le plan Juncker, censé doper l’investissement en Europe, n’a pas inversé la tendance.
La BCE garde ses taux d’intérêt au plancher, sans réussir à donner un coup d’accélérateur à l’économie réelle. Les regards se tournent alors vers l’investissement public et privé, derniers leviers pour tenter de remettre l’innovation sur une trajectoire à la fois durable et collective. Mais leur efficacité dépend de la capacité à transformer la croissance pour éviter qu’elle ne creuse davantage les écarts.
Joseph Schumpeter a frappé fort avec son concept de destruction créatrice : à chaque révolution technologique, une partie du passé s’efface, cédant la place à de nouveaux métiers, de nouveaux usages, mais aussi à la mise à l’écart de nombreux travailleurs. L’essor des TIC et la mondialisation exacerbent ces mouvements : les emplois à forte valeur ajoutée s’agglutinent dans les métropoles, tandis que les territoires périphériques s’enfoncent.
Le progrès technique modifie en profondeur la répartition des revenus : le capital prend une part croissante du gâteau, le travail perd du terrain. Ce basculement s’accélère avec l’automatisation, qui redessine la frontière entre ce que font les humains et ce que prennent en charge les machines. Conséquence directe : les moins qualifiés, cantonnés aux tâches standardisées, voient leurs perspectives s’amenuiser, alors que les spécialistes du numérique voient leur rémunération progresser. L’intelligence artificielle pousse la logique plus loin encore : les robots absorbent les tâches répétitives, laissant de côté une frange de la population déjà fragilisée.
Trois éléments illustrent ce bouleversement :
- La répartition des richesses dépend désormais presque autant de la propriété intellectuelle que du niveau d’éducation ou de la fiscalité.
- Les réponses publiques peinent à réparer les déséquilibres générés par ces chocs technologiques successifs.
- Les inégalités de revenus et de bien-être s’aggravent, malgré la progression apparente de la richesse collective.
L’innovation promettait l’efficacité, mais elle laisse parfois derrière elle une société fragmentée. En voulant accélérer, on a parfois oublié ceux qui restaient sur le quai.
Des solutions émergent-elles face aux dérives du progrès technique ?
Le débat s’est élargi, quitte à bousculer les certitudes. Depuis François Jarrige jusqu’à Jacques Ellul, des penseurs auscultent les mouvements technocritiques et rappellent que le progrès porte en lui ses propres contradictions. Les mises en garde contre le techno-optimisme prennent aujourd’hui un relief particulier, à l’heure où l’Anthropocène replace la question de la soutenabilité au cœur des priorités, bien au-delà du simple objectif de performance.
Les pouvoirs publics tentent de donner un cadre à l’innovation. Soutenir la recherche et développement (R&D), taxer les externalités négatives, renforcer la formation professionnelle pour accompagner la transformation du travail… Autant d’outils mobilisés, mais souvent insuffisants. On le voit dans la transition énergétique : les investissements publics massifs nécessaires restent souvent en deçà du niveau imposé par l’urgence climatique. Les grandes puissances hésitent encore entre adaptation et course à l’innovation, sans vision vraiment partagée.
Vers une régulation du progrès ?
Quelques pistes de réflexion émergent dans ce contexte mouvant :
- La régulation des plateformes numériques et de l’intelligence artificielle commence à se dessiner, mais elle reste timide sur le terrain.
- Des expérimentations locales ouvrent la voie à une nouvelle gouvernance des données ou à de nouveaux modes d’accès aux technologies.
- Des collectifs citoyens et des ingénieurs questionnent la finalité du progrès technique, poussant les décideurs industriels et politiques à sortir de leur zone de confort.
La société civile ne lâche plus le morceau : pollution, risques sanitaires, bureaucratie… Autant de sujets qui ne sont plus relégués au second plan. Les limites du progrès technique s’invitent désormais au centre du jeu. Reste à savoir qui, demain, fixera les règles et dessinera les contours d’une innovation à visage humain.
